Lorsque Ÿnsect a annoncé son acquisition de Protifarm en 2021, le message était contradictoire. Le PDG Antoine Hubert reconnaissait que les applications alimentaires humaines resteraient « marginales pendant des années », représentant seulement 10-15 % du chiffre d’affaires. Pourtant, l’entreprise investissait massivement dans ce marché secondaire tout en ayant du mal avec son activité principale. Cette confusion stratégique ne s’est pas produite du jour au lendemain — elle était symptomatique d’un problème plus profond qui finirait par entraîner une liquidation judiciaire.
Le Piège des Revenus : Pourquoi $600M n’a pas pu soutenir l’entreprise
Les chiffres racontent la véritable histoire. Le chiffre d’affaires d’Ÿnsect provenant de sa principale entité a culminé à 17,8 millions d’euros ($21 million) en 2021 — un chiffre qui aurait inclus des transferts internes gonflés entre filiales. En 2023, les pertes nettes cumulées atteignaient 79,7 millions d’euros ($94 million). Les mathématiques étaient brutales : l’entreprise avait levé plus de $600 millions auprès d’investisseurs à impact comme Astanor Ventures et la banque publique d’investissement française Bpifrance, mais ne parvenait pas à générer une croissance durable du chiffre d’affaires à grande échelle.
Cela soulève une question inconfortable : comment une startup peut-elle brûler $600 millions sans établir une économie unitaire de base ? La réponse réside dans la collision entre la vision des investisseurs et les réalités du marché.
La Présentation de la Durabilité vs. le Marché des Commodités
La thèse initiale d’Ÿnsect était convaincante pour les investisseurs axés sur l’impact : la protéine d’insecte offrait une alternative circulaire à la farine de poisson et au soja, gourmands en ressources. La proposition semblait solide. Mais l’alimentation animale fonctionne comme un marché de commodités pur, où le prix domine toutes les autres considérations — y compris les primes de durabilité.
En théorie, les insectes pourraient être nourris avec des déchets alimentaires destinés aux décharges, créant une véritable circularité. En pratique, la production à l’échelle industrielle reposait sur des sous-produits céréaliers déjà fonctionnels comme aliment pour animaux. Cela signifiait que la protéine d’insecte ajoutait simplement une étape de production coûteuse sans avantage concurrentiel. Pour les marges de l’alimentation animale, l’économie unitaire ne fonctionnait jamais.
L’Erreur Capitalistique : Ÿnfarm
L’erreur critique n’était pas une confusion stratégique — c’était le timing de l’infrastructure. Ÿnsect a engagé des centaines de millions pour construire Ÿnfarm, une « giga-factory » dans le Nord de la France, qualifiée de « la ferme d’insectes la plus chère au monde ». Cette installation a été construite à grande échelle avant que l’entreprise n’ait validé son modèle économique ou déterminé quel segment de marché pouvait réellement générer de la rentabilité.
C’est là que les bugs du facteur sont apparus : la complexité opérationnelle à une échelle massive. Gérer la production d’insectes avec des investissements de centaines de millions dans des installations nécessitait une exécution parfaite et une demande prouvée. Ÿnsect n’avait ni l’un ni l’autre.
La Pivot Arrivée Trop Tard
En 2023, Ÿnsect a reconnu que l’alimentation animale représentait une économie fondamentalement différente — moins axée sur le prix, avec des marges plus élevées et une demande réelle pour des protéines alternatives. Le PDG Hubert a explicitement déclaré : « Dans un environnement où il y a de l’inflation sur l’énergie et les matières premières, nous ne pouvons pas nous permettre d’investir énormément dans des marchés qui sont les moins rémunérateurs (alimentation animale), alors que d’autres marchés ont beaucoup de demande, de bons retours et des marges plus élevées. »
Ce pivot aurait dû être la stratégie de survie de l’entreprise. Au lieu de cela, il est survenu après un engagement massif de capitaux dans une installation conçue pour le mauvais marché. Ÿnsect a fermé le site de production de Protifarm et a supprimé des emplois, mais exploiter une giga-factory construite pour l’alimentation animale de commodités tout en tentant de se tourner vers une alimentation pour animaux de compagnie haut de gamme ne pouvait pas résoudre le décalage fondamental en capital.
Pourquoi les concurrents ont mieux réussi
Le concurrent Innovafeed aurait mieux résisté en commençant avec une empreinte de production plus petite et en évoluant par étapes. Cette approche méthodique a permis à l’entreprise de tester la demande du marché avant d’investir dans une infrastructure industrielle à grande échelle.
Le problème européen plus large
Selon Joe Haslam, professeur de Scaling Up à l’IE Business School, l’effondrement d’Ÿnsect illustre une faiblesse systémique européenne : « Ÿnsect illustre le décalage de l’Europe en matière d’extension. Nous finançons des moonshots. Nous sous-finançons des usines. Nous célébrons les pilotes. Nous abandonnons l’industrialisation. » Des schémas similaires sont apparus avec Northvolt (fabricant de batteries suédois), Volocopter (taxi aérien allemand), et Lilium (entreprise allemande de taxi volant échouée).
Le schéma est cohérent : les investisseurs européens excellent à financer des concepts visionnaires mais peinent avec le travail ardu, capitalistique, de l’industrialisation. Le déploiement du capital s’aligne rarement avec la préparation opérationnelle ou les délais de validation du marché.
La véritable leçon
Ÿnsect a levé des fonds sur la base d’un récit de durabilité — et ce récit a attiré $600 millions d’euros de la part d’investisseurs à impact sérieux. Mais un financement basé sur un récit, déconnecté des boucles de rétroaction du marché, crée un piège dangereux. L’entreprise pouvait cibler trois marchés différents (alimentation humaine, alimentation animale, alimentation pour animaux de compagnie) sans choisir de focus principal. Elle pouvait construire une giga-factory avant de valider l’économie unitaire. Elle pouvait pivoter vers l’alimentation pour animaux de compagnie seulement après avoir engagé des milliards dans une infrastructure de commodités.
Cet échec a conduit le fondateur Antoine Hubert à co-fonder Start Industrie, plaidant pour un soutien politique aux startups industrielles françaises. Le message est clair : l’Europe a besoin de plus que de financements pour bâtir des entreprises de deep-tech — elle a besoin d’un meilleur alignement entre déploiement du capital, validation du marché et timing de l’infrastructure. L’histoire d’Ÿnsect est finalement moins celle des bugs que celle de la collision dévastatrice entre ambition industrielle, marchés financiers et timing d’exécution.
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Le $600M pari sur l'élevage d'insectes qui n'a pas pu battre la réalité du marché : dans les coulisses de l'effondrement de Ÿnsect
Lorsque Ÿnsect a annoncé son acquisition de Protifarm en 2021, le message était contradictoire. Le PDG Antoine Hubert reconnaissait que les applications alimentaires humaines resteraient « marginales pendant des années », représentant seulement 10-15 % du chiffre d’affaires. Pourtant, l’entreprise investissait massivement dans ce marché secondaire tout en ayant du mal avec son activité principale. Cette confusion stratégique ne s’est pas produite du jour au lendemain — elle était symptomatique d’un problème plus profond qui finirait par entraîner une liquidation judiciaire.
Le Piège des Revenus : Pourquoi $600M n’a pas pu soutenir l’entreprise
Les chiffres racontent la véritable histoire. Le chiffre d’affaires d’Ÿnsect provenant de sa principale entité a culminé à 17,8 millions d’euros ($21 million) en 2021 — un chiffre qui aurait inclus des transferts internes gonflés entre filiales. En 2023, les pertes nettes cumulées atteignaient 79,7 millions d’euros ($94 million). Les mathématiques étaient brutales : l’entreprise avait levé plus de $600 millions auprès d’investisseurs à impact comme Astanor Ventures et la banque publique d’investissement française Bpifrance, mais ne parvenait pas à générer une croissance durable du chiffre d’affaires à grande échelle.
Cela soulève une question inconfortable : comment une startup peut-elle brûler $600 millions sans établir une économie unitaire de base ? La réponse réside dans la collision entre la vision des investisseurs et les réalités du marché.
La Présentation de la Durabilité vs. le Marché des Commodités
La thèse initiale d’Ÿnsect était convaincante pour les investisseurs axés sur l’impact : la protéine d’insecte offrait une alternative circulaire à la farine de poisson et au soja, gourmands en ressources. La proposition semblait solide. Mais l’alimentation animale fonctionne comme un marché de commodités pur, où le prix domine toutes les autres considérations — y compris les primes de durabilité.
En théorie, les insectes pourraient être nourris avec des déchets alimentaires destinés aux décharges, créant une véritable circularité. En pratique, la production à l’échelle industrielle reposait sur des sous-produits céréaliers déjà fonctionnels comme aliment pour animaux. Cela signifiait que la protéine d’insecte ajoutait simplement une étape de production coûteuse sans avantage concurrentiel. Pour les marges de l’alimentation animale, l’économie unitaire ne fonctionnait jamais.
L’Erreur Capitalistique : Ÿnfarm
L’erreur critique n’était pas une confusion stratégique — c’était le timing de l’infrastructure. Ÿnsect a engagé des centaines de millions pour construire Ÿnfarm, une « giga-factory » dans le Nord de la France, qualifiée de « la ferme d’insectes la plus chère au monde ». Cette installation a été construite à grande échelle avant que l’entreprise n’ait validé son modèle économique ou déterminé quel segment de marché pouvait réellement générer de la rentabilité.
C’est là que les bugs du facteur sont apparus : la complexité opérationnelle à une échelle massive. Gérer la production d’insectes avec des investissements de centaines de millions dans des installations nécessitait une exécution parfaite et une demande prouvée. Ÿnsect n’avait ni l’un ni l’autre.
La Pivot Arrivée Trop Tard
En 2023, Ÿnsect a reconnu que l’alimentation animale représentait une économie fondamentalement différente — moins axée sur le prix, avec des marges plus élevées et une demande réelle pour des protéines alternatives. Le PDG Hubert a explicitement déclaré : « Dans un environnement où il y a de l’inflation sur l’énergie et les matières premières, nous ne pouvons pas nous permettre d’investir énormément dans des marchés qui sont les moins rémunérateurs (alimentation animale), alors que d’autres marchés ont beaucoup de demande, de bons retours et des marges plus élevées. »
Ce pivot aurait dû être la stratégie de survie de l’entreprise. Au lieu de cela, il est survenu après un engagement massif de capitaux dans une installation conçue pour le mauvais marché. Ÿnsect a fermé le site de production de Protifarm et a supprimé des emplois, mais exploiter une giga-factory construite pour l’alimentation animale de commodités tout en tentant de se tourner vers une alimentation pour animaux de compagnie haut de gamme ne pouvait pas résoudre le décalage fondamental en capital.
Pourquoi les concurrents ont mieux réussi
Le concurrent Innovafeed aurait mieux résisté en commençant avec une empreinte de production plus petite et en évoluant par étapes. Cette approche méthodique a permis à l’entreprise de tester la demande du marché avant d’investir dans une infrastructure industrielle à grande échelle.
Le problème européen plus large
Selon Joe Haslam, professeur de Scaling Up à l’IE Business School, l’effondrement d’Ÿnsect illustre une faiblesse systémique européenne : « Ÿnsect illustre le décalage de l’Europe en matière d’extension. Nous finançons des moonshots. Nous sous-finançons des usines. Nous célébrons les pilotes. Nous abandonnons l’industrialisation. » Des schémas similaires sont apparus avec Northvolt (fabricant de batteries suédois), Volocopter (taxi aérien allemand), et Lilium (entreprise allemande de taxi volant échouée).
Le schéma est cohérent : les investisseurs européens excellent à financer des concepts visionnaires mais peinent avec le travail ardu, capitalistique, de l’industrialisation. Le déploiement du capital s’aligne rarement avec la préparation opérationnelle ou les délais de validation du marché.
La véritable leçon
Ÿnsect a levé des fonds sur la base d’un récit de durabilité — et ce récit a attiré $600 millions d’euros de la part d’investisseurs à impact sérieux. Mais un financement basé sur un récit, déconnecté des boucles de rétroaction du marché, crée un piège dangereux. L’entreprise pouvait cibler trois marchés différents (alimentation humaine, alimentation animale, alimentation pour animaux de compagnie) sans choisir de focus principal. Elle pouvait construire une giga-factory avant de valider l’économie unitaire. Elle pouvait pivoter vers l’alimentation pour animaux de compagnie seulement après avoir engagé des milliards dans une infrastructure de commodités.
Cet échec a conduit le fondateur Antoine Hubert à co-fonder Start Industrie, plaidant pour un soutien politique aux startups industrielles françaises. Le message est clair : l’Europe a besoin de plus que de financements pour bâtir des entreprises de deep-tech — elle a besoin d’un meilleur alignement entre déploiement du capital, validation du marché et timing de l’infrastructure. L’histoire d’Ÿnsect est finalement moins celle des bugs que celle de la collision dévastatrice entre ambition industrielle, marchés financiers et timing d’exécution.